Séminaires
18/11/2010
par Ibrahima Thioub, professeur d'histoire à l'Université Cheikh Anta Diop, à Dakar (Sénégal)
| Séminaire Ermine (Équipe de recherche sur les minorités nationales et les ethnicités), composante du CRBC Rennes 2 dans le cadre du projet "Périphéries, dynamiques identitaires et pouvoirs sociaux" labellisé par le conseil scientifique de la MSHB. |
En 1830, la France conquiert l’Algérie. Dans les années 1920, le Portugal peine encore à réduire les révoltes en Guinée. En quelques décennies, l’Afrique, à l’exception de l’Éthiopie et du Liberia, a perdu son autonomie politique, ses cultures sont largement recomposées, une nouvelle territorialité est érigée avec des frontières linéaires, ses ressources économiques pompées sans ménagement. C’est là un lourd tribut qui laisse exsangues et déstructurées, les sociétés du continent soumises aujourd’hui à des ajustements sans horizon par une géopolitique qui les désarme de plus en plus.
Issues de ces mutations, des forces nouvelles émergent au sein des sociétés africaines et contestent cet ordre des choses dans divers mouvements. Le mouvement social et politique dévoile l’inconséquence des pouvoirs métropolitains incapables de concevoir l’égalité promise aux ressortissants de l’empire. Forcées au retrait par la poussée des forces contestataires et le contexte géopolitique, les puissances coloniales cédèrent le pouvoir aux leaders les plus enclins à préserver leurs intérêts après avoir marginalisé ou éliminé les groupes politiques les plus à même de porter une rupture radicale, avec parfois assassinat de leurs leaders politiques.
Un demi-siècle après, se poursuivent en se renforçant avec subtilité le pillage des ressources du continent avec maintien des bases militaires, boucliers de régimes autoritaires et têtes de pont de la répression des luttes populaires. De nouvelles dominations - soviétiques ou américaines – se font jour, sur fonds de rhétorique panafricaniste, afrocentriste et non aligné, idéologies largement dévoyées.
Le projet nationaliste qui avait promis l’indépendance, le développement et l’unité africaine débouchent à la fin des années 1970, sur les Programmes d’ajustement structurel avec l’apologie d’une recolonisation de l’Afrique qui serait en proie à tous les « démons de l’autodestruction ». Les politiques néolibérales ont contribué à ôter toute crédibilité aux pouvoirs publics, au profit des ONG et autres sociétés civiles.
Ces impasses ont fait le lit des formes nouvelles de contestations ouvrant une renégociation des règles qui mettent en norme des espaces publics plus ouverts. Toutefois, cette ouverture démocratique n’a pas mis un terme au fracas des armes, sur fonds d’économies informelles et de désertions des jeunes vers le mirage occidental. Elle a en revanche engendré une critique radicale de l’État africain qualifié de prédateur, corrompu avec son instabilité chronique. Ici et là, des bureaucraties kleptocrates s’organisent autour de clans présidentiels et tiennent à bout de baïonnettes et d’élections truquées des populations désabusées.
Faut-il pour autant mettre tout ce parcours au compte d’années cauchemardesques à oublier au plus tôt ? Même s’il ne reste plus grand-chose de l’enthousiasme des années 1950 qui, contre l’attente des acteurs, a accouché des indépendances, il y a un impératif de bilan dont il serait improductif de vouloir se passer. Il est même évident que c’est de l’effort d’introspection sur ce demi-siècle des indépendances que nous pourrons tirer les enseignements sur lesquels se forgeront les lignes de cohérences d’une Afrique en phase avec les temps du monde !

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